90 Textes hors atelier
Posté le 18.02.2008 par verbes
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Je suis petite et un jour, j’ai découvert un objet à ma portée. Cet objet était posé par terre sur la moquette dans la chambre. La chambre est interdite mais l’attirance était trop forte. Je renifle cette boule de laine.
Il ne s’agit pas d’une boule mais elle est en laine, c’est sur. Elle est de couleur rose. Je pose une patte sur cette matière douce. Je m’allonge pour la surprendre mais elle est inerte. Je croque dedans et je m’aperçois qu’elle se déplie ; elle s’allonge. Elle mesure environ quinze centimètres de long et forme un coude au milieu. J’ai déjà vu mon maître envelopper son pied et son mollet dans cette chose. Les humains ont des idées bizarres. Je préfère courir derrière les lièvres sans emprisonner mes pattes. Je renifle encore et je découvre l’odeur de ma petite maîtresse. Je dois voler ce vêtement. D’un vif coup de gueule, je l’embarque dans mon panier. Tu es à moi, maintenant, je peux te faire tourbillonner sur mon nez. Qu’il est agréable de jouer avec du coton par ce temps de chien. Comble du délice, je pose mon oreille sur elle et je m’endors paisiblement dans les pieds de ma jeune maîtresse.
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Posté le 18.06.2007 par verbes
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Souvenirs assassinés
« Alors, tu vas vraiment faire ça? Evoquer tes souvenirs d'enfance ». Immobile devant le kiosque à journaux, Marc regarde cette phrase, prélude aguicheur d'un article consacré à un jeune acteur. Il hausse les épaules, se retourne et entre dans la gare déserte. A cette heure avancée de la nuit, un silence étrange, angoissant, l'envahit lorsqu'il s'avance sur les quais. Quel hasard l’a conduit jusqu’ici ?
Il marche seul, d’un pas pesant, les épaules courbées, la tête enfoncée dans la capuche de son blouson, les poings serrés au fond des poches. Il marche au bord des rails. Vers quelle destination ? Il n’en sait rien. Il se laisse porter sur ce chemin. Un pas devant l’autre, il avance.
Sa vie est ainsi : semblable à ces voies de chemin de fer dont les traverses se croisent, se coupent, se chevauchent parfois, s’évitent, s’écartent et partent au loin, chacune vers sa destination, abandonnant alors toute possibilité de se rejoindre un jour.
Perdu dans ces pensées, enfermé dans son monde intérieur, il rêve, il imagine ce qui aurait pu être mais ne sera jamais. A force de ne jamais choisir, de ne jamais décider, il s’est perdu. Il ne sait pas où il va, il ne sait plus qui il est mais une force incontrôlable l’a poussé ce soir à partir. Une parole malheureuse, un geste vif, un manque d'attention, les petits riens du quotidien lui sont devenus insupportables. Envie de fuir. S’éloigner le plus possible. Oublier l’hôpital et ses couloirs austères. Ne plus sentir l’éther qui lui brûle les entrailles. Cesser d’entendre ces voix qui hurlent dans sa tête et ne plus voir enfin toute cette misère morale.
Il va de l’avant et qu’importe le lieu. Lentement, dans la nuit, il avance sans bruit et cette marche au hasard lui redonne l’espoir. Levant la tête, redressant son corps lourd, dans cette obscurité il cherche son destin. Les larmes qui coulent tout à coup sur ses joues emportent dans leurs flots sa souffrance et sa peine. Dans ses yeux délavés par ce torrent violent, la lueur qui s’allume éclaire son horizon. Il reprend confiance en l’avenir. Sa démarche s’affirme, son rythme s’accélère. Il laisse sur les rails son chargement de douleur et de haine. Il s’allège du poids des souvenirs trop lourds. Cette liberté, surprenante et nouvelle, vient récompenser son courageux départ.
Une phrase oubliée s’inscrit dans son esprit et se révèle à lui comme une brusque évidence. C’était à cette époque où, rongé par ses démons, l’alcool était devenu son unique réconfort. Nuit et jour, il traînait dans les bars, dormait dans la rue, sale comme un clochard. Au fond de sa mémoire, il revoit cette fille, jeune bénévole de la Croix Rouge. Elle s’est assise près de lui, a pris sa main et l’a serrée, comme pour lui insuffler un peu de sa force. Ils ont parlé, quelques mots hésitants d’abord, puis le reste est sorti, comme ça, sans prévenir. Il a tout déballé à cette inconnue, sans pudeur, sans retenue. Lorsqu’elle est partie, elle lui a dit : « ce n’est pas le hasard qui construit ton destin, c’est ce que tu en fais qui est déterminant ».
« Ce que tu en fais ! ». Bien sur ! Il s’arrête soudain, se retourne, aperçoit la gare faiblement éclairée. Il revient sur ses pas, décidé cette fois à aller où il veut et non plus où il peut.
Quatre heures du matin, les guichets sont encore fermés. Il consulte les panneaux d’affichage. Où peut l’emmener le premier train ? Milan, départ à cinq heures trente ! Impeccable ! Il s’assied sur un banc, allume une cigarette et attend, enfin apaisé.
Sans doute a –t-il dormi un instant car les voix des agents qui arrivent en groupe le font sursauter. La vie reprend autour de lui. Les lumières s’allument, les rideaux de fer se lèvent. Dans le petit bar, près de la salle d’attente, l’odeur du café et des croissants frais vient chatouiller ses narines.
Conscient tout à coup de la faim qui lui serre l’estomac, il fouille ses poches, à la recherche de quelques pièces et s’approche du comptoir. « Un grand crème et deux croissants, dit-il au serveur. » Celui-ci se retourne, le regarde étonné et s’exclame :
- Marc ! ça alors ! Qu’est-ce que tu fous là ?
- Bonjour Pierre, comment vas ? répond-il.
- Super. Mais, et toi … j' te croyais à ……
- Et bien non, comme tu vois, j' suis sorti.
- Et tu pars où ?
- A Milan, par le premier train. Désolé mais j' suis pressé, j' dois encore prendre mon billet.
- T’inquiète, à cette heure c’est tranquille. Ecoute, vas chercher ton billet, pendant c' temps j' te prépare un solide p'tit déjeuner qui va t' requinquer. T’as pas bonne mine tu sais.
- Merci. Bon, à tout de suite.
- C’est ça, à plus ! »
Marc s’éloigne. Quelle barbe cette rencontre ! Comment faire pour se débarrasser de ce gêneur plein de bonnes intentions ? Certes Pierre a été son ami d’enfance, certes ils ont partagé ensemble leurs plus grandes bêtises, leurs meilleurs fous rires, mais c’était il y a si longtemps ! Ils avaient douze ans lorsque leurs routes se sont séparées brutalement. Marc n’a pas envie de connaître le Pierre d’aujourd’hui avec sa petite vie, sa femme, ses enfants, son café de la gare. Il prend son billet, paie avec sa carte bleue et retourne au café.
« Alors comme ça tu pars à Milan ? Questionne Pierre.
- Hé oui.
- T’as trouvé du travail là bas ou t' y vas pour le plaisir ?
- Heu…
Marc réfléchit au prétexte qu’il pourrait invoquer pour répondre à ce curieux.
- ... je suis sur un projet dont je n'peux pas encore parler, dit-il.
- Quel genre de projet ?
- Excuse-moi Pierre, mais c’est vraiment confidentiel pour l’instant. Répond Marc.
- Ha, ok ! Je n' voulais pas être indiscret, c’est juste que j' trouvais étonnant que tu partes là-bas par le premier train. C'était pas dans tes habitudes autrefois d’être si matinal !
- Bin tu vois on change. Bon allez j’y vais. Merci pour l'café et ravi d't’avoir revu.
- Salut Marc ! Bon voyage ! ».
« Le train express à destination de Milan entre en gare, quai C, voie une, éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plait ».
Marc se dépêche, pressé de quitter cette ville et tout ce qu’elle lui rappelle. Il ne connaît pas Milan, il ne parle même pas Italien, il n’a strictement rien à faire là-bas et c’est justement pour ça que cette destination lui convient.
Le train s’arrête dans un soupir. Marc monte, s’installe dans un compartiment vide. Il enlève son blouson, le roule en boule pour s’en faire un oreiller et s’allonge sur la banquette. Le train repart poussivement avant d’atteindre sa vitesse normale. Marc s’endort bercé par le rythme des roues sur les rails.
Il dort d’un sommeil lourd, sans rêve, sans ces affreux cauchemars qui le hantent depuis tant d'années. Il dort comme un enfant, apaisé, relâché.
Le jour se lève. Le soleil qui monte dans le ciel révèle une lumière dont la caresse vient réchauffer son corps abandonné. Marc s’étire, courbaturé par la position inconfortable qu’il avait prise. Il ouvre les yeux, et s’étonne de se retrouver dans ce wagon.
Que s’est-il passé ? Que fait-il là ? Impossible de se souvenir ! C’est comme si pendant plusieurs heures il avait été absent de lui-même pour se retrouver là, tout à coup, à reprendre conscience avec la réalité. Hier encore, il était dans sa chambre d’hôpital, abruti de médicaments divers aux noms impossibles à prononcer, aux effets multiples, contradictoires aussi parfois : calmants, excitants, somnifères. Maintenant le voilà dans ce train qui roule Dieu sait où. Entre ces deux instants, rien, le vide, le néant. Il a l’impression d’avoir été téléporté jusque là, indépendamment de sa volonté.
Le train vient de stationner. Il se précipite pour descendre. Il remonte le long du quai. Sur le panneau indicateur, il découvre le nom de la ville dans laquelle il débarque : Menton ! Quelle coïncidence !
Le mensonge est son moyen de survie. Un compagnon, un garde du corps, un rempart, un mur. Il l'accompagne, le protège, l'entoure, le sécurise.
Menton sera son abri. C'est une évidence !
Marc sort de la gare, allume une cigarette, observant autour de lui la ville qui s'éveille. Il est là, sur ce trottoir, comme suspendu entre deux mondes, hésitant à avancer vers l'inconnu.
Sur sa droite, le kiosque à journaux vient de s'ouvrir.
Marc s'approche pour regarder les gros titres affichés dans la vitrine : « Irak : nouvel attentat sanglant » - « Grève à la SNCF : demain le trafic sera fortement perturbé » - « Violences conjugales : tous les 2 jours en France, une femme meurt sous les coups de son compagnon » - « Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance ». Il reste là, immobile, tétanisé, comme hypnotisé par ces mots. Fermant les yeux, il part chercher au fond de lui ce petit garçon qu'il a été il y a vingt ans, il y a un siècle, il y a une éternité. Telle une déferlante, remonte en lui le souvenir de ce jour maudit où tout a basculé. Ce jour terrible où toute son enfance a sombré dans un trou noir. Il a douze ans, l'âge du collège, de l'insouciance, des premiers émois. C'est un samedi comme les autres. Le matin, il est allé au foot. Après le déjeuner, cours de solfège. Pas passionnant mais, comme dit sa mère : « c'est indispensable pour apprendre la guitare ». Les devoirs ensuite, vite expédiés. La journée tire à sa fin. Il est dans sa chambre, allongé sur son lit. Il dévore une bande dessinée, un Manga peut-être ? La radio de sa mini chaîne diffuse des tubes branchés. Un hurlement venant de l'escalier le fait sursauter. Il bondit de sa chambre, se penche par dessus la rambarde, découvre l'horreur. Ses yeux s'écarquillent, son coeur explose dans sa poitrine, ses jambes tremblent. Il crie. Son père se redresse, jette le couteau avec lequel il vient de frapper et s'élance hors de la maison, sans un regard pour son fils. La suite ressemble à un long cauchemar. Marc se porte au secours de sa mère. Dans un souffle, elle le supplie d'aller chercher de l'aide. Il court dans la rue, aveuglé par les larmes, ne sachant ni où aller ni à qui s'adresser. Il répète inlassablement « non, non, non, non .... ». Comme si ce mot avait le pouvoir d'effacer ce qu'il vient de voir. Il tombe dans les bras d'un ami, d'un voisin. Bredouillant, haletant, il tente d'expliquer l'inconcevable. Ensemble ils se pressent de retourner vers la maison. Sur le trottoir, devant chez lui, c'est l'attroupement. S’avançant dans le cercle des curieux, il la voit, par terre, dans une marre de sang.
Ce samedi soir, sa mère est morte et, avec elle, ses souvenirs d'enfance sont morts aussi. La folie meurtrière a effacé de sa mémoire ses premières années, et pour survivre il s'est inventé une vie. C'était il y a vingt ans, il y a un siècle, il y a une éternité. Marc ouvre les yeux, respire profondément, se retourne pour s'avancer sur la rue et murmure : « il faut en finir ».
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Posté le 18.06.2007 par verbes
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Les jumelles
Nous sommes jumelles. Si semblables l’une à l’autre que nous en sommes même interchangeables. Inséparables, indissociables, nous fonctionnons ensemble jour et nuit. Côte à côte le jour, l’une contre l’autre la nuit. Nous portons le numéro 23. Nous ne sortons que l’hiver car le froid et la neige sont notre univers.
L’autre jour, nous étions tranquillement assoupies à l’arrière du magasin avec nos compagnons, attendant sans impatience notre tour. La veille, un samedi, les cars avaient déversé dans la station des grappes de vacanciers chaudement emmitouflés. Tout ce petit monde s’apprêtait à partir à l’assaut des pistes enneigées. Notre magasin, bien placé près des départs des remontées mécaniques, était une étape incontournable. Ce matin-là, donc, sagement installées dans nos casiers, nous profitions des derniers instants de tranquillité avant d’affronter les grands espaces. La porte s’ouvrit brusquement et René nous saisit d’une main ferme en criant joyeusement « allez les filles, en piste ! ». Il nous confia aux bras maladroits d’une jeune fille frêle, toute engoncée dans sa combinaison démodée. Catastrophe ! Une débutante !
Elle nous serra contre elle et on sentit son embarras à nous conserver en équilibre. D’une démarche lourde, elle s’avança difficilement vers le téléski le plus proche. Elle nous lâcha dans la neige sans ménagement et, à grands coups, elle enfonça ses pieds dans nos fixations.
Première opération : attraper la perche, se la mettre sous les fesses, nous tenir sagement alignées l’une à côté de l’autre, puis se laisser tirer vers le haut. A énoncer, comme ça, ça a l’air simple. Dans la pratique, c’est une autre affaire !
Après plusieurs tentatives infructueuses, nous voilà enfin parties. Arrivées en haut, nous avons glissé lentement vers un sapin. Hélas, au lieu de s’y accrocher pour s’arrêter en douceur, notre débutante s’est lamentablement effondrée sur nous. ! La piste bleue s’annonçait laborieuse !
Quelles que recommandations succinctes de ses amis et voilà notre skieuse innocente qui s’élance. Quelle abrutie ! Elle est incapable de nous tenir droites et nous finissons à peine plus bas vautrées ensemble dans la poudreuse.
Va-t-elle abandonner ? Va-t-elle comprendre qu’un minimum de cours (avec de beaux moniteurs jeunes et bronzés !) est nécessaire pour connaître les bases de la glisse ? Pas de chance ! Nous sommes tombées sur une étudiante fauchée ! Quand on n’a pas les moyens, on reste chez soi ! Les sports d’hiver, c’est pas pour les pauvres !
Hélas, nous n’avons plus le choix, à présent, d’une façon ou d’une autre, il va bien falloir la descendre cette piste bleue.
Nous repartons donc, expérimentant sans grand succès différentes techniques qui, soit dit en passant, font bien rire les spectateurs de nos galères. En désespoir de cause, notre apprentie finit par déchausser, nous prend dans ses bras et commence à descendre à pied. C’est pire ! Elle s’enfonce dans la neige jusqu’aux genoux, râle, jure, s’énerve, inconsciente du ridicule de sa situation.
Finalement elle se résout à remettre ses skis et à force de persévérance, elle aperçoit enfin le bout de son calvaire.
Un léger sourire, une seconde d’inattention et c’est la catastrophe. Elle roule, glisse, se cogne et nous perd. Nous partons alors, enfin libérées, glissant chacune de notre côté. La jeune novice, couverte de neige, se laisse envahir par le découragement et dans le froid qui lui mord les joues, les larmes perlent à ses yeux. Elle est seule, depuis longtemps ses amis l’ont laissé se débrouiller. Plus d’une heure pour descendre une piste bleue, c’est quand même un sacré score !
Allez pleure pas petite. Regarde : de gentils skieurs bienveillants viennent à ton secours et nous ramènent vers toi. Rien de grave, tu t’en sors seulement avec des bosses et tu as fini par nous dompter ! Après cette première expérience douloureuse, tu vas enfin goûter aux joies de la glisse.
Bonnes vacances !
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Posté le 14.06.2007 par verbes
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La Honte
«Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance »
Oui, il le faut. François doit se délivrer de ce secret de famille qui l’étouffe. Il est maigre. Il a les cheveux gris, les yeux clairs de sa jeunesse. Ses mains sans alliance sont sèches. Son pantalon est usé , sa chemise froissée. Son torchon tombant sur son épaule est suspect. Il a l’air si triste, si fatigué. Cela fait des années qu’il est là. Derrière le comptoir, derrière le bar. Pourquoi derrière ? Il lave les verres. Il remplit les verres. Il passe la serpillière. Ce geste, il le connaît par cœur. L’odeur du premier café chaud du matin n’a plus de mystère pour lui. Il a rencontré beaucoup d’hommes avec les mêmes histoires. Des histoires de femmes. Les femmes, les élégantes ne fréquentent pas son bar. Il n’a jamais trouvé la femme de sa vie. Une voyante lui avait pourtant prédit une vie avec une belle rousse. Les voyantes donnent l’avenir moyennant un bon repas chaud. Elles lisent les lignes de la main gauche, celle du cœur. Son cœur à lui, il est mort derrière les bières et le café.
Le café de sa grand'mère paternelle, de son père. L’appartement de sa vieille mère. Sa mère Agathe qui lui a donné la vie un jour ensoleillé du 25 Juillet 1957. Enfin, un petit garçon parmi toutes ses femmes : sa grand'mère Madeleine, sa mère Agathe, sa sœur Juliette. François était le roi parmi ses trois petites fées qui l’adorait. Son père René n’avait rien à dire. Il ne disait jamais rien d’ailleurs. Il était derrière son comptoir, et il nourrissait sa petite famille. Petite famille qu’il envoyait tous les ans en vacances à SAINT CYPRIEN où grand'mère Madeleine possédait une maison. C’était un enchantement pour François, le soleil, la mer, le port, les gâteaux de Madeleine.
Il avait douze ans quand il recueillit sa première petite chienne, Vanille. Elle était perdue, abandonnée. Agée d’environ deux ans, c’était une grosse mémère au pelage fleur de pêcher avec des gros yeux jaunes. Mélange d’un labrador et d’un chien de berger. Elle était si vive, si affectueuse, si intelligente. François la ramena à la maison, et grâce à l’intervention de grand'mère, ils rentrèrent à Paris avec Vanille.
La rentrée fut un choc. René avait disparut. Aucune lettre, aucune explication. Un jour, une semaine, un mois passèrent. René ne reviendrait pas, et les femmes se retrouvèrent derrière le zinc.
Grand'mère Madeleine était triste, François très inquiet. Il cherchait son père partout. Le jour de ses treize ans, accompagné de Vanille , il joua à l’inspecteur de police. Il lui fit sentir un vieux chandail de son père. «Cherche, Vanille, cherche mon papa !»
Vanille aboya, remua la queue, tourna sur elle même en dandinant du cul. Sans aucun succès.
A seize ans François était révolté devant l’indifférence de sa mère et de sa sœur face à l’absence du père. Pour lui, c’étaient deux grosses garces, et fainéantes en plus. Seule grand'mère Madeleine conservait tout son amour, mais elle n’était pas éternelle, et le chagrin de la disparition de son fils René l’avait anéantie. Elle mourut l’année des vingt ans de François. Sur son lit de mort, elle prononça ses derniers mots «la honte, mon petit, la honte».
- Quelle honte ? Explique-moi grand'mère.
Il fallait qu’il sache ; il fallait aussi qu'il travaille, et il fit connaissance avec la place derrière le bar. Entouré d’un chien noir «Ulysse», car Vanille avait rejoint grand mère Madeleine. Ulysse qui rassure par sa présence, il ne juge pas, il ne chuchote pas comme les voisins, il reste le confident qui aime François.
François interroge la clientèle de son père qui ne se souvient pas ou qui l'envoie sur des fausses pistes. Il est mort ? Parti à l’étranger ?
Avec une autre femme ? On abandonne pas une famille sans une bonne raison. Une raison, un sentiment, une passion. Pourquoi ce besoin soudain de repartir à zéro ? Il faut être si malheureux que rien ni personne ne peut empêcher la fuite vers un monde meilleur. La vie est si courte ! Quand le bonheur passe à portée de mains, il faut le saisir. Inutile d attendre cent ans pour faire ses bagages.
C’est un matin de printemps qu’il comprend quand il voit l’amour de son père avec un grand A. La passion que certains ne connaissent qu’une seule fois et d’autres jamais. L’amour a les mains fines, les yeux d’un bleu profond, une démarche naturelle dans son imperméable. Il traverse la rue d’un pas sportif, il entre dans le café.
Il doit parler à François, il commande un chocolat. Il s’appelle MARC.
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Posté le 14.06.2007 par verbes
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Le secret
"Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance."
Le repas d’anniversaire se termine, le café est servi et tout à la joie de fêter les vingt ans de Pierre, les convives sont heureux. Pierre à qui s’adresse la question est maintenant un homme, et toute la famille réunie en ce jour de fête connaît des éléments de réponse. Sa maman, une fille mère comme on disait à l’époque, l’avait abandonné et c’était les TROUBER qui l’avaient recueilli et lui avait prodigué tout l’amour que des parents doivent donner à leur progéniture. Enfant prodigue, Pierre avait grandi comme tous les enfants mais, dès l’âge de 10 ans, les premiers signes d’une mélancolie chronique étaient apparus. Bien que modestes, les TROUBER l’avaient amené chez les plus grands spécialistes pour déterminer la cause de son mal et surtout le soigner. Mais rien n’y avait fait.
Pierre qui, comme cela sied en de pareilles circonstances, est assis au milieu de la tablée entre grand père Roland et mamie Simone. Tous les regards se tournent vers lui, guettant ce qu’il pourrait bien raconter qu’ils ne savent déjà.
"Tout d’abord je veux tous vous remercier, les TROUBER, vous ma vraie famille, commence-t-il. Vous mes grands parents, vous aussi mes parents et toute la famille."
Bizarre comme introduction d’un message d’anniversaire ! Dans les familles traditionnelles, on ne remercie pas ses parents, on les aime et on leur montre tous les jours. Alors, pourquoi Pierre ressent-il le besoin de remercier son monde ?
Pierrot, son surnom affectif, continue son exposé. Il raconte les parties de pêche au bord de l’étang, les bêtises qui permettent aux enfants de se construire, et il se tourne vers Elisabeth pour lui déclarer sa flamme et lui demander en ce jour solennel de se marier avec lui.
"Mais, ajoute-t-il, il faut que je me confesse et que tu connaisses vraiment tout de ma vie. Car, vois-tu, Elisabeth, depuis 10 ans je ne vis plus." Les derniers mots réveillent ceux qui, l’alcool aidant, se sont assoupis.
"Je ne vis plus, car je sais tout ! Mon vrai nom n’est pas TROUBER. Je l’ai appris, une nuit où je n’arrivais pas à m’endormir. Je m’étais levé du lit et j’étais descendu. Mes parents regardaient la télévision dans le salon, et je fus saisi de stupeur quand Maman demanda à Papa ce qui m’arriverait si jamais il devait leur arriver malheur. J’entendis : "La famille nous remplacera comme nous avons remplacé ses parents." Mes jambes se mirent à trembler, ce moment je ne l’oublierai jamais, qu’est-ce que cela voulait dire."
"Je remontais dans ma chambre et gambergeais toute la nuit, et les nuits suivantes. Maman dut s’apercevoir de quelque chose, car elle me questionna plusieurs fois, pour vérifier que tout allait bien ; moi j’étais décidé à donner le change, mais de temps à autre je tombais dans une mélancolie profonde, noire comme le sont les tunnels ; on se demande quand on en verra la fin. Je ne vous en veux pas, les parents ; vous m’avez aimé comme il n’est pas permis d’aimer. Souvent, j’aurais aimé vous en parler, mais les mots ne sortaient pas ! Alors telle une huître, je me refermais dans ma coquille. Jusqu’à mes dix huit ans, où je fis le serment de retrouver mes racines."
"Ma quête de la vérité débuta par la mairie, demandant à voir les registres d’Etat Civil. M’inscrivant dans une association, frappant à toutes les portes qui se refermaient les unes après les autres, j’activais tout ce qui pouvait être activé. Les pistes se terminaient toutes en impasse, mais jamais je ne fus découragé."
Les convives ont les larmes aux yeux. La jeune Elisabeth s’est levée pour se rapprocher de Pierre et lui serrer affectueusement la main. Les parents osent à peine lever les yeux ; quant aux grands parents, ils sourient, comme soulagés !
Pierre continuait à conter sa quête. Faisant face à sa famille, il dit comment grâce à un concours de circonstance, il fut mis sur la piste par une connaissance d’une amie. Sa mère était la serveuse du bar tabac librairie, mais elle avait quitté le village voilà trois ans.
Pierre boit une gorgée d’eau pour s’éclaircir la voix. Tout le monde attend la suite. "Il m’en a fallu du temps pour retrouver Muriel, ma maman, celle qui m’a transmis mon ADN. Elle vit à la ville, et quand elle m’a ouvert la porte de son appartement, elle a tout de suite compris. Malgré toutes ces années, on s’est embrassé comme si on ne s’était jamais quitté. Elle m’a dit les difficulté des filles mères dans les années soixante-dix, la peur du qu’en dira-t-on, l’abandon de son enfant, son incapacité à subvenir à ses besoins, les TROUBER en mal d’enfant. Une chape de silence avait alors recouvert le secret."
Les visages des TROUBER se décomposent au fur et à mesure du récit. La fête tourne au désastre ; ce qui devait être la réjouissance de toute une famille tourne au règlement de compte. Ce que personne n’avait voulu voir ou savoir leur était révélé avec force et passion.
"Car, voyez-vous, muni de quelques informations diffuses données par ma mère naturelle, tout me ramenait vers cette famille. Car mon père se trouve dans cette salle. Il a aujourd’hui une chance, celle de me dire en face, je suis ton père."
On entend une mouche voler.
Personne ne prend la parole, alors Pierre regarde dans la direction de son grand père, lui demande pardon ! Et lui dit ces mots que personne ne voulait entendre : PAPA.
Le grand père rougit, transpire, pâlit et est pris d’un grand éclat de rire. Toute famille a son secret, mais celui-ci, il aurait voulu l’emporter dans sa tombe.
La seule réaction sensée qu’il pouvait avoir était de quitter la salle. Il la quitta.
La mort de Roger TROUBER fut annoncée dans les journaux quelques jours plus tard. Il fut enterré dans la plus stricte intimité, accompagnée de sa seule famille. Pierre s’abstint de venir.
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