Joël - Personnage du passé
Posté le 15.12.2007 par verbes
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Qu’est-il devenu ?
Je revois sa silhouette et le hall de l’école. Comment l’appelait-on déjà ? Par un curieux mélange de déférence et de familiarité. Pourquoi appelle t-on un moine par son prénom ? D’ailleurs était-ce son vrai prénom ? On disait seulement Père Aubert. Il tenait les fonctions d’économe et de surveillant. Quelquefois même d’infirmier. Le reste du temps, il était bénédictin dans l’Abbaye juste à côté de l’école de métiers d’art où j’étudiais.
D’allure élancée, sportive, il portait bien la soutane. Je me souviens de son visage régulier aux traits fins, de ses cheveux coupés en brosse et de son regard franc. Un tableau de la Renaissance par bien des aspects.
Il devait avoir trente ans, nous la moitié. Au milieu de notre chahut bien insouciant, il avait une attitude qui me semblait alors curieuse, et à présent pleine de sagesse.
Dans cette école, nous portions un uniforme, simple qui ne manquait pas d’élégance. Un pantalon bleu, une veste marron en velours côtelé. Notre comportement lui ne portait pas toujours l’uniforme, ni le conforme. Un jour après la récréation pendant laquelle nous avions, encore une fois, tâté de la nicotine dans les toilettes, le signal de la cloche rappela notre classe dans le grand hall de pierre grise pour l’appel. Bien en rang, nous reprenions notre souffle. Un de nos camarades se mit soudain à se frapper la cuisse avec insistance. Il rougit devant le Père Aubert qui l’observait calmement. Il s’éclaircit la gorge avant de dire en bégayant « Excusez-moi mon Père, elle était pas bien… éteindue ! » Toute notre bande se mit à rire, partagée entre ce bon mot et la crainte des représailles.
Le Père Aubert ne dit rien, il nous regarda un moment en silence avant de nous laisser aller en classe. C’est ce regard qu’il posait sur les êtres, un regard en forme de question dont je garde le souvenir. Pas de colère, de l’amusement même à l’occasion, pas de laxisme non plus. Un miroir que je trouve aujourd’hui d’une redoutable portée pédagogique.
Nous passions par toutes les turbulences de l’âme, le Père Aubert représentait un îlot paisible. Un questionnement bienveillant qui ne jugeait pas. Goethe disait à propos de l’observation scientifique, « Observer sans juger est la plus haute forme d’intelligence. »
Je m’étais pris de passion pour le matériel scolaire et en particulier pour les gommes et les crayons neufs que je collectionnais avec passion au point de gonfler outrageusement ma note de fournitures scolaires. Mes parents reçurent un courrier, à l’écriture élégante finement ciselée, qui cherchait à savoir d’où me venait cette passion de collectionneur pour des objets tous semblables.
La réponse fut immédiate, mon compte de fournitures très surveillé. Ma tendance était une peu héréditaire, mon père ne dédaignait cette manie d’accumuler, avec toutefois une différence de taille : il collectionnait des objets variés et gratuits, comme les emballages par exemple ou les affiches. Je fis tout pour que mon remords fut visible. Il n’y eut pas besoin d’autres sanctions.
Repensant à ses observations silencieuses, je mets des mots sur ses silences, il aurait pu vouloir dire.« Est-ce bien utile ? » et bien souvent « Quand comprendrez-vous bientôt cela ? », ou encore : « A quel moment trouverez-vous juste d’arrêter de faire du bruit ? »
C’est peut-être de cette époque que je tiens cette admiration si prononcée pour les ascètes modernes. De ceux qui ont l’air transparents, qui ne réclament rien, qui n’ont rien envie de posséder, qui ne s’agrippent pas, laissant autour d’eux des impressions fugitives plus que des empreintes. On en trouve tout près de nous. Il n’est pas nécessaire de gravir l’Himalaya, ils passent en costume repassé, avec des chaussures cirées.
Apprentis en sagesse, nous ne cessions pas de nous agiter. Avons-nous par nos assauts incessants réussi à ébranler la forteresse intérieure du Père Aubert ? Il me revient quelques épisodes.
Lors d’un voyage artistique en Italie nous avions visité des catacombes contenant un grand nombre d’ossements. Quelques camarades affectueux avaient voulant rapporter à leur famille un petit souvenir… s’étaient remplis les poches.
Le soir même, la bonne sœur responsable du lieu, s’étant probablement livrée à un inventaire, est venue dans notre auberge de jeunesse pour voir le Père Aubert et réclamer son dû. Quelques tibias et autres reliques sont retournés dans le sous-sol, et puis quelques-uns ont trouvé des cachettes inattendues. Malgré le fait qu’il y ait prescription, il n’y aura plus ici de dénonciation. Le père Aubert avait froncé les sourcils, et pris par mes idées squelettiques, je n’avais pu m’empêcher de penser à sa belle boîte crânienne.
Un autre épisode concerne un couple de personnes, d’un certain âge, qui nous avait accueilli dans cette bonne ville de Namur pour une période scolaire. Le Père Aubert logeait avec nous. La dame fort enveloppée qui cuisinait bien et riche, avait pour sujet de prédilection le prix des fruits et légumes. A la fin de chaque repas elle venait donc nous faire jouer à une sorte de juste prix à la belge, qui provoquait un délire de chiffres qui amenait le Père Aubert rire. Le mari de la dame préférait, quant à lui, les sujets plus virils. Pendant que madame fronçait les sourcils il nous parlait de sa vie de jeune homme amoureux. Sans égard pour notre moine surveillant qui ne bronchait pas, il finissait toujours ses confidences en avouant tout bas « J’ai encore le fusil, mais j’ai plus les balles ! ». Ces propos qui résonnaient bizarrement à nos oreilles de jeunes gens fringants. Les français ignorent tout de l’humour belge en Belgique. Maintenant que je marche avec une canne et que ma vue baisse, je préfère cette autre évocation de l’âge, entendue dans une brasserie belge « La vieillesse c’est une déplacement des … raideurs. »
Autre souvenir, à l’école, cette fois. Comme dans tous les pensionnats, le début des vacances trimestrielles est l’occasion de nombreuses allées et venues. Un jour de décembre Bernard, un mes camarades de classe, attendait sa grande sœur qui devait l’emmener en voiture, nous étions tous les deux assis sur le grand banc de bois. Je ne partais que le lendemain. Nous parlions de chose et d’autre. Le Père Aubert distribuait ses adieux à ceux qui partaient. L’ennui et l’impatience guettaient.
Et elle est arrivée. O fragilité de l’adolescent que j’étais. Un mélange d’élégance et de légèreté, glissant sur un nuage parfumé. Image biblique que j’affectionnais dans cette ambiance abbatiale, elle avait le regard joyeux et les cheveux bouclés. Une beauté sans artifices qui gommait les adjectifs. Comme la mélodie poignante qu’un violoniste en état de grâce aurait déroulé dans le grand hall. Je devais avoir l’air tétanisé. Aah ! pauvre de moi.
« Iris, quelle joie de te revoir ! » cria mon camarade, courant vers elle pour l’embrasser.
Après avoir repris un semblant de respiration normale, je regardais le Père Aubert qui avait souri à la nouvelle arrivante. J’essayai d’imaginer si son pouls était resté stable. Quelle illusion. L’expression de son visage ne laissait rien deviner. La belle l’a un moment enveloppé du regard, lui s’est montré content, comme à la vue d’une fleur qui éclot dans un jardin, puis s’en est allé à ses aimables adieux. J’aurais voulu paraître comme lui imperturbable, j’en étais loin.
Les yeux bleu pâle d’Iris ont alors glissé sur moi. Le souvenir m’est resté de ce que j’éprouvais alors : mon corps s’est durci comme une statue, seuls mes yeux ont aspiré ce regard. Mes pensées sont restées figées dans un magma épais, mon vocabulaire s’est réduit à une seul syllabe « Bon… »
Bernard sans le savoir m’a tiré de cet instant critique. « Jean-Marie, tu peux m’aider à descendre mon sac ? » Je tournais la tête vers lui, soulagé. « Boui, si, si tu beux » dis-je.
Un main sur mon épaule me fit tourner la tête de l’autre côté. C’était le Père Aubert. Pourquoi ressemblait-il soudain à un médecin urgentiste ? « C’est gentil Jean-Marie d’aider votre camarade » dit-il d’une voix douce.
Les couloirs me parurent si larges et si longs, marchant dans les effluves de Vétiver, mes pensées sont lentement revenues, en désordre. Puis tout s’est grippé : des images mentales d’abord malmenées dans un ouragan, puis en morceaux. Les couloirs si familiers me paraissaient peuplés d’étranges créatures, sortant de l’ombre, mélanges improbables d’animaux préhistoriques mi-aquatiques mi-terrestres, beaucoup d’écailles et des yeux vert bouteille.
Je leur tranchai la tête et leur transperçai le cœur avec mon épée rutilante faisant de grands moulinets avec les bras et Iris me regardait éperdue d’admiration, pendant que mon cheval hennissait d’impatience comme s’il voulait aussi en découdre.
« Tu vois Iris, c’est juste là que nous dormons ! » annonça Bernard ! Quel rabat joie !
D’un autre côté, il a eu raison de me calmer. Un bruit de pas derrière moi me fit me retourner, encore lui, il avait son visage impassible avec un petit air de psychiatre que je ne lui connaissais pas. Il opta une autre stratégie, « Merci Jean-Marie, vous pouvez aller dans la cour de récréation je m’occupe des bagages. » J’avais craint pour l’équilibre monacal du Père Aubert devant cette jeune personne, j’aurais dû m’inquiéter pour moi-même.
En réalité, c’est moi qui n’ai jamais été bien éteindu !
Pendant deux ans, nous avons connu ce moine singulier, nous l’avons observé, éprouvé, puis, changeant d’école je l’ai complètement oublié.
Bien des années plus tard, j’ai voulu savoir ce qu’il était devenu. Il avait quitté l’Abbaye. Pour quel endroit ? le savait-on ? Non ! « A propos, me dit un frère bénédictin, il n’est plus moine, il s’est marié ! »
Quelques recherches vaines. Aucune trace de lui dans les annuaires. Difficile de l’imaginer en civil, dans sa nouvelle vie, prenant le métro et faisant ses courses. Quoique.
Mais que fait-il ? Comment est-il devenu ? Connaît-il les vertiges de la passion ? A t-il revu Iris ou d’autres, aussi belles ?
Ou a t-il plus sagement décidé de troquer les jeunes élèves agités que nous étions pour des adultes plus fréquentables, afin de leur offrir ses interrogatoires silencieux ?
Les bienheureux.
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