Gabrielle : Nouvelle pour Le Pecq
Posté le 18.06.2007 par verbes
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Souvenirs assassinés
« Alors, tu vas vraiment faire ça? Evoquer tes souvenirs d'enfance ». Immobile devant le kiosque à journaux, Marc regarde cette phrase, prélude aguicheur d'un article consacré à un jeune acteur. Il hausse les épaules, se retourne et entre dans la gare déserte. A cette heure avancée de la nuit, un silence étrange, angoissant, l'envahit lorsqu'il s'avance sur les quais. Quel hasard l’a conduit jusqu’ici ?
Il marche seul, d’un pas pesant, les épaules courbées, la tête enfoncée dans la capuche de son blouson, les poings serrés au fond des poches. Il marche au bord des rails. Vers quelle destination ? Il n’en sait rien. Il se laisse porter sur ce chemin. Un pas devant l’autre, il avance.
Sa vie est ainsi : semblable à ces voies de chemin de fer dont les traverses se croisent, se coupent, se chevauchent parfois, s’évitent, s’écartent et partent au loin, chacune vers sa destination, abandonnant alors toute possibilité de se rejoindre un jour.
Perdu dans ces pensées, enfermé dans son monde intérieur, il rêve, il imagine ce qui aurait pu être mais ne sera jamais. A force de ne jamais choisir, de ne jamais décider, il s’est perdu. Il ne sait pas où il va, il ne sait plus qui il est mais une force incontrôlable l’a poussé ce soir à partir. Une parole malheureuse, un geste vif, un manque d'attention, les petits riens du quotidien lui sont devenus insupportables. Envie de fuir. S’éloigner le plus possible. Oublier l’hôpital et ses couloirs austères. Ne plus sentir l’éther qui lui brûle les entrailles. Cesser d’entendre ces voix qui hurlent dans sa tête et ne plus voir enfin toute cette misère morale.
Il va de l’avant et qu’importe le lieu. Lentement, dans la nuit, il avance sans bruit et cette marche au hasard lui redonne l’espoir. Levant la tête, redressant son corps lourd, dans cette obscurité il cherche son destin. Les larmes qui coulent tout à coup sur ses joues emportent dans leurs flots sa souffrance et sa peine. Dans ses yeux délavés par ce torrent violent, la lueur qui s’allume éclaire son horizon. Il reprend confiance en l’avenir. Sa démarche s’affirme, son rythme s’accélère. Il laisse sur les rails son chargement de douleur et de haine. Il s’allège du poids des souvenirs trop lourds. Cette liberté, surprenante et nouvelle, vient récompenser son courageux départ.
Une phrase oubliée s’inscrit dans son esprit et se révèle à lui comme une brusque évidence. C’était à cette époque où, rongé par ses démons, l’alcool était devenu son unique réconfort. Nuit et jour, il traînait dans les bars, dormait dans la rue, sale comme un clochard. Au fond de sa mémoire, il revoit cette fille, jeune bénévole de la Croix Rouge. Elle s’est assise près de lui, a pris sa main et l’a serrée, comme pour lui insuffler un peu de sa force. Ils ont parlé, quelques mots hésitants d’abord, puis le reste est sorti, comme ça, sans prévenir. Il a tout déballé à cette inconnue, sans pudeur, sans retenue. Lorsqu’elle est partie, elle lui a dit : « ce n’est pas le hasard qui construit ton destin, c’est ce que tu en fais qui est déterminant ».
« Ce que tu en fais ! ». Bien sur ! Il s’arrête soudain, se retourne, aperçoit la gare faiblement éclairée. Il revient sur ses pas, décidé cette fois à aller où il veut et non plus où il peut.
Quatre heures du matin, les guichets sont encore fermés. Il consulte les panneaux d’affichage. Où peut l’emmener le premier train ? Milan, départ à cinq heures trente ! Impeccable ! Il s’assied sur un banc, allume une cigarette et attend, enfin apaisé.
Sans doute a –t-il dormi un instant car les voix des agents qui arrivent en groupe le font sursauter. La vie reprend autour de lui. Les lumières s’allument, les rideaux de fer se lèvent. Dans le petit bar, près de la salle d’attente, l’odeur du café et des croissants frais vient chatouiller ses narines.
Conscient tout à coup de la faim qui lui serre l’estomac, il fouille ses poches, à la recherche de quelques pièces et s’approche du comptoir. « Un grand crème et deux croissants, dit-il au serveur. » Celui-ci se retourne, le regarde étonné et s’exclame :
- Marc ! ça alors ! Qu’est-ce que tu fous là ?
- Bonjour Pierre, comment vas ? répond-il.
- Super. Mais, et toi … j' te croyais à ……
- Et bien non, comme tu vois, j' suis sorti.
- Et tu pars où ?
- A Milan, par le premier train. Désolé mais j' suis pressé, j' dois encore prendre mon billet.
- T’inquiète, à cette heure c’est tranquille. Ecoute, vas chercher ton billet, pendant c' temps j' te prépare un solide p'tit déjeuner qui va t' requinquer. T’as pas bonne mine tu sais.
- Merci. Bon, à tout de suite.
- C’est ça, à plus ! »
Marc s’éloigne. Quelle barbe cette rencontre ! Comment faire pour se débarrasser de ce gêneur plein de bonnes intentions ? Certes Pierre a été son ami d’enfance, certes ils ont partagé ensemble leurs plus grandes bêtises, leurs meilleurs fous rires, mais c’était il y a si longtemps ! Ils avaient douze ans lorsque leurs routes se sont séparées brutalement. Marc n’a pas envie de connaître le Pierre d’aujourd’hui avec sa petite vie, sa femme, ses enfants, son café de la gare. Il prend son billet, paie avec sa carte bleue et retourne au café.
« Alors comme ça tu pars à Milan ? Questionne Pierre.
- Hé oui.
- T’as trouvé du travail là bas ou t' y vas pour le plaisir ?
- Heu…
Marc réfléchit au prétexte qu’il pourrait invoquer pour répondre à ce curieux.
- ... je suis sur un projet dont je n'peux pas encore parler, dit-il.
- Quel genre de projet ?
- Excuse-moi Pierre, mais c’est vraiment confidentiel pour l’instant. Répond Marc.
- Ha, ok ! Je n' voulais pas être indiscret, c’est juste que j' trouvais étonnant que tu partes là-bas par le premier train. C'était pas dans tes habitudes autrefois d’être si matinal !
- Bin tu vois on change. Bon allez j’y vais. Merci pour l'café et ravi d't’avoir revu.
- Salut Marc ! Bon voyage ! ».
« Le train express à destination de Milan entre en gare, quai C, voie une, éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plait ».
Marc se dépêche, pressé de quitter cette ville et tout ce qu’elle lui rappelle. Il ne connaît pas Milan, il ne parle même pas Italien, il n’a strictement rien à faire là-bas et c’est justement pour ça que cette destination lui convient.
Le train s’arrête dans un soupir. Marc monte, s’installe dans un compartiment vide. Il enlève son blouson, le roule en boule pour s’en faire un oreiller et s’allonge sur la banquette. Le train repart poussivement avant d’atteindre sa vitesse normale. Marc s’endort bercé par le rythme des roues sur les rails.
Il dort d’un sommeil lourd, sans rêve, sans ces affreux cauchemars qui le hantent depuis tant d'années. Il dort comme un enfant, apaisé, relâché.
Le jour se lève. Le soleil qui monte dans le ciel révèle une lumière dont la caresse vient réchauffer son corps abandonné. Marc s’étire, courbaturé par la position inconfortable qu’il avait prise. Il ouvre les yeux, et s’étonne de se retrouver dans ce wagon.
Que s’est-il passé ? Que fait-il là ? Impossible de se souvenir ! C’est comme si pendant plusieurs heures il avait été absent de lui-même pour se retrouver là, tout à coup, à reprendre conscience avec la réalité. Hier encore, il était dans sa chambre d’hôpital, abruti de médicaments divers aux noms impossibles à prononcer, aux effets multiples, contradictoires aussi parfois : calmants, excitants, somnifères. Maintenant le voilà dans ce train qui roule Dieu sait où. Entre ces deux instants, rien, le vide, le néant. Il a l’impression d’avoir été téléporté jusque là, indépendamment de sa volonté.
Le train vient de stationner. Il se précipite pour descendre. Il remonte le long du quai. Sur le panneau indicateur, il découvre le nom de la ville dans laquelle il débarque : Menton ! Quelle coïncidence !
Le mensonge est son moyen de survie. Un compagnon, un garde du corps, un rempart, un mur. Il l'accompagne, le protège, l'entoure, le sécurise.
Menton sera son abri. C'est une évidence !
Marc sort de la gare, allume une cigarette, observant autour de lui la ville qui s'éveille. Il est là, sur ce trottoir, comme suspendu entre deux mondes, hésitant à avancer vers l'inconnu.
Sur sa droite, le kiosque à journaux vient de s'ouvrir.
Marc s'approche pour regarder les gros titres affichés dans la vitrine : « Irak : nouvel attentat sanglant » - « Grève à la SNCF : demain le trafic sera fortement perturbé » - « Violences conjugales : tous les 2 jours en France, une femme meurt sous les coups de son compagnon » - « Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance ». Il reste là, immobile, tétanisé, comme hypnotisé par ces mots. Fermant les yeux, il part chercher au fond de lui ce petit garçon qu'il a été il y a vingt ans, il y a un siècle, il y a une éternité. Telle une déferlante, remonte en lui le souvenir de ce jour maudit où tout a basculé. Ce jour terrible où toute son enfance a sombré dans un trou noir. Il a douze ans, l'âge du collège, de l'insouciance, des premiers émois. C'est un samedi comme les autres. Le matin, il est allé au foot. Après le déjeuner, cours de solfège. Pas passionnant mais, comme dit sa mère : « c'est indispensable pour apprendre la guitare ». Les devoirs ensuite, vite expédiés. La journée tire à sa fin. Il est dans sa chambre, allongé sur son lit. Il dévore une bande dessinée, un Manga peut-être ? La radio de sa mini chaîne diffuse des tubes branchés. Un hurlement venant de l'escalier le fait sursauter. Il bondit de sa chambre, se penche par dessus la rambarde, découvre l'horreur. Ses yeux s'écarquillent, son coeur explose dans sa poitrine, ses jambes tremblent. Il crie. Son père se redresse, jette le couteau avec lequel il vient de frapper et s'élance hors de la maison, sans un regard pour son fils. La suite ressemble à un long cauchemar. Marc se porte au secours de sa mère. Dans un souffle, elle le supplie d'aller chercher de l'aide. Il court dans la rue, aveuglé par les larmes, ne sachant ni où aller ni à qui s'adresser. Il répète inlassablement « non, non, non, non .... ». Comme si ce mot avait le pouvoir d'effacer ce qu'il vient de voir. Il tombe dans les bras d'un ami, d'un voisin. Bredouillant, haletant, il tente d'expliquer l'inconcevable. Ensemble ils se pressent de retourner vers la maison. Sur le trottoir, devant chez lui, c'est l'attroupement. S’avançant dans le cercle des curieux, il la voit, par terre, dans une marre de sang.
Ce samedi soir, sa mère est morte et, avec elle, ses souvenirs d'enfance sont morts aussi. La folie meurtrière a effacé de sa mémoire ses premières années, et pour survivre il s'est inventé une vie. C'était il y a vingt ans, il y a un siècle, il y a une éternité. Marc ouvre les yeux, respire profondément, se retourne pour s'avancer sur la rue et murmure : « il faut en finir ».
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